Ensemble, réussissons le changement
Il y a une trentaine d’années, un de mes collègues professeur de droit, aujourd’hui figure marquante du Parti Radical de Gauche, Roger-Gérard SCHWARTZENBERG, publiait un ouvrage intitulé « L’Etat spectacle ».
Globalement, cet essai entendait dénoncer la déviance des régimes démocratiques occidentaux transformés en systèmes « médiacratiques » le pouvoir étant devenu celui d’organes de presse écrite et plus encore télévisuels, qui contribuaient moins à l’émergence d’opinions qu’à la fabrication de « groupies » des acteurs de la vie politique.
Pareille altération revêtait une double signification : d’une part les masses media affirmaient une aptitude à imposer telle ou telle figure dans le jeu politique, et de l’autre ce même jeu devenait une simple juxtaposition d’images, sans valorisation des contenus programmatiques.
Le phénomène décelé sur la scène étatique et stigmatisé par l’auteur il y a trente ans garde toute son actualité. Il se trouve qu’il affecte particulièrement un parti, le Parti Socialiste, en passe de devenir le « parti spectacle », à l’occasion de la course à l’investiture du candidat aux présidentielles du printemps 2007.
Qui pourrait nier l’extraordinaire focalisation sur la personne – et non sur le programme – de Ségolène ROYAL ? Certes la présidente de Poitou-Charentes a su initier un processus qui l’a projetée à l’avant scène. Mais ce jaillissement des « starting blocks préélectoraux » n’aurait pas eu l’incidence que l’on vérifie aujourd’hui sans l’appoint de la « machine infernale » constituée par le couple instituts de sondage / médias, les premiers comme les seconds n’ayant de cesse de grossir une popularité par la valorisation de l’image et la marginalisation de l’idée.
Ségolène ROYAL est donc, pour l’heure, bénéficiaire de ce mécanisme éprouvé et à réprouver : doublement bénéficiaire, dans la mesure où elle semble avoir distancé très nettement ses camarades socialistes candidats à l’investiture avant même l’ouverture d’un véritable débat interne au parti et où le même processus a conduit à une clarification sur la droite de l’échiquier par l’hypermédiatisation du seul Nicolas SARKOZY, réduisant l’essentiel du jeu politique à l’articulation par des marionnettistes professionnels d’un duo...
L’impression rappelle celle largement partagée aux Etats-Unis en 1976, lorsqu’au sortir du scandale du Watergate, qui avait contraint Richard NIXON à la démission et laissé son Vice-Président Gérald FORD « gérer l’héritage » deux années durant, les médias d’outre-Atlantique, maîtres d’œuvre d’une opération de marketing électoral, avaient fabriqué un futur président – Jimmy CARTER- supposé être le « Monsieur Propre » de la politique fédérale, capable de réconcilier les américains avec leurs institutions ; un Jimmy CARTER angélique, qui révéla rapidement ses contradictions internes et son incapacité à définir une politique dotée d’un minimum de rationalité.
Ce qui se produit aujourd’hui dans l’Hexagone n’est pas fondamentalement différent.
S’il n’y a pas eu ici de Watergate, un profond besoin de renouveau a été ressenti par des citoyens qui ont exprimé, en avril 2002 et même avant, tant par le refuge dans l’abstention que par le recours au vote extrême, un rejet de la manière dont la chose publique était gérée depuis des décennies.
Le besoin de « faire du neuf » est topique, mais il se traduit par un phénomène tendant à imposer une image, plutôt qu’un projet qui serait moins accessible pour l’électeur de base ; une image résolument novatrice, donc, au risque d’une gadgétisation, celle d’une femme, qui n’hésitera pas à privilégier dans sa mise la couleur blanche, telle une « Madame Propre » de la politique, façon CARTER 76 !
Il faut refuser pareille paupérisation de la démocratie et du suffrage universel ; refuser de concevoir l’acte majeur de la citoyenneté, l’usage du bulletin de vote, comme un choix simpliste à opérer entre deux « images de synthèse médiatique ».
Le Parti Socialiste doit accorder toute primauté au projet. S’il est impossible, sauf à légiférer sur les instituts de sondage, d’enrayer la « machine infernale » qu’ils constituent avec des médias complices, le débat interne doit en revanche être intensif et ne pas se limiter à une évocation parcellaire sous forme d’un « voter’s digest » offert par les actualités télévisées.
Accorder le primat au contenu du projet, c’est soumettre tant les candidats que les adhérents à une multiplication des rencontres, des débats, au nom d’une nécessaire démocratie interne directe.
